blog MAGHNIA histoire photos actualités BD,mémoires, souvenirs ,pensées, réflexions poésie
Synthèse des travaux présentés et discutés autours de la Journée d’Etudes Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, organisée par Eric SAVARESE, à Narbonne, le 19 avril 2007, sous l’égide du CERTAP, UPVD.
Rédigé par Eric SAVARESE, le présent rapport intègre les contributions, réflexions et propositions de Raphaëlle BRANCHE, Maîtresse de conférences, Université de Paris I, Jean Robert HENRY, Directeur de recherche, CNRS, Jean – Charles JAUFFRET, Professeur, IEP d’Aix en Provence, Claude LIAUZU, Professeur émérite, Université de Paris VII, Gilbert MEYNIER, Professeur émérite, Université de Nancy II, Valérie MORIN, Docteure en histoire, Université de Paris VII, Guy PERVILLE, Professeur, Université de Toulouse Mirail, Eric SAVARESE, Maître de conférences, Université de Perpignan Via Domitia, Yann SCIOLDO – ZURCHER, Docteur en histoire, EHESS, Benjamin STORA, Professeur, I.N.A.L.C.O., Sylvie THENAULT, Chargée de recherche, CNRS
Il est disponible sur le site de l’Université de Perpignan en format .pdf
Les spécialistes de l’histoire de l’Algérie ont depuis longtemps pris acte de la difficulté à produire des travaux de recherche dans un contexte marqué par la multiplication des injonctions mémorielles, sinon par la concurrence des victimes. Ainsi, l’on peut être taxé « d’antifrançais » en établissant que l’OAS s’est rendu coupable de crimes, et de « colonialiste » en démontrant que des crimes (perpétrés notamment sur des « Algériens ») furent commis sous la houlette du FLN. Les conflits mémoriels actuels invitent donc à interroger les conditions d’élaboration du récit historique : les mémoires constituent bien, parmi d’autres sources, des matériaux historiques à part entière, et la coupure entre histoire et mémoire ne saurait être trop rigidifiée. Toutefois, l’histoire et la mémoire n’ont ni les même fonctions, ni les mêmes modes d élaboration, puisque seule l’histoire est soumise aux exigences de la recherche scientifique – c’est à dire, notamment, à des exigences particulières en terme de questionnement, de sources, et de validation des résultats. A titre d’exemple la question du rôle positif ou négatif de la colonisation, qui a occupé plusieurs médias lors de l’année 2005, n’appartient pas aux questions posées dans le cadre d’une démarche d’histoire ou de science sociale, qui ne saurait viser qu’à la compréhension et/ou à l’explication, et non au jugement rétrospectif sur le passé. D’où l’intérêt, et cela sans remettre en cause la légitimité des investissements dans les conflits mémoriels, d’interroger la construction des mémoires à travers des processus de sélection de souvenirs et d’oublis qui en sont constitutifs : les juifs de Constantine se souviennent massivement des évènements de 1934, où ils furent molestés, mais très peu nombreux sont ceux qui peuvent se remémorer des événements de 1956, où ce sont des juifs qui ont molesté des musulmans en guise de représailles à l’explosion de cafés fréquentés par des gens de confession juive. Plus généralement, la situation léguée par la guerre d’Algérie permet de rendre compte de conflits mémoriels entre des groupes d’individus qui n’ont ni les même souvenirs, ni, également, les mêmes oublis : les conflits, très actuels, autours des dates du 19 mars 1962, ou du 26 mars 1962, en attestent.
La concurrence des mémoires se traduit, aussi et surtout, par des enjeux en terme de dénomination des groupes : la question du vocabulaire permettant de les nommer et de les présenter est donc fondamentale. Plusieurs solutions peuvent être envisagées, parmi lesquelles figurent, a minima, 1/ celle de nommer les groupes d’individus en fonction de leur statut au moment évoqué, et donc d’utiliser les coupures entre « Européens » et « indigènes », « Français citoyens » et « Français non citoyens », « Français de souche Nord Africaine » et « Français de Souche Européenne »), et 2/ celle de s’affranchir de l’histoire des classifications officielles, en utilisant des catégories élaborées pour les besoins de la recherche, comme celles « d’Algériens » et « d’indigènes ». La première solution est destinée à coller à la réalité historique, la seconde permet de montrer que l’histoire est un récit construit à travers des questionnements et des concepts que des chercheurs élaborent ultérieurement. Quel que soit le choix qui peut être effectué, il doit impérativement être explicité, notamment dans le cadre d’une exposition : le public doit être informé à la fois des questions de méthodes qui se posent pour décrire des populations (« Algériens », « pieds – noirs », « rapatriés », « français citoyens », français non citoyens »), et sur les origines et les usages de ces mots. Dans la situation coloniale comme dans bon nombre d’autres cas, les enjeux de nomination sont aussi des enjeux de pouvoir, et les mots font l’objet de luttes : tandis que les Français d’Algérie se proclamaient « Algériens », en tant que résidents d’une « province française », les anciens « indigènes » se proclament « Algériens » lorsque, investis dans la guerre d’indépendance, ils visent à se définir comme les occupants légitimes du territoire ; enfin, à partir de 1962 et de la définition d’un Etat Algérien, « l’Algérien » désigne tout individu ayant un lien de droit avec le nouvel Etat, c’est à dire tout individu de nationalité algérienne.
Quels que soient les groupes et les enjeux de nomination, la question des appartenances confessionnelles, qui a également servi à désigner des « communautés » dans l’Algérie coloniale, ne saurait être esquivée. En particulier, désigner les « indigènes » comme « musulmans » est très simplificateur – jusqu’en 1870, les juifs appartiennent aux indigènes ; surtout, une telle adéquation consiste à ethniciser les individus, et conduit à naturaliser une coupure crée par le droit colonial. C’est la raison pour laquelle certains « groupes d’individus », tels que les « juifs », sont particulièrement révélateurs des contradictions de l’histoire de l’Algérie et des interactions franco algériennes, et peuvent faire l’objet d’analyses spécifiques dont pourraient notamment rendre compte des expositions temporaires. Figurant d’abord parmi les « indigènes », sur un territoire où les premières classifications séparent des « européens » et des « indigènes », ils appartiennent ensuite massivement aux Français citoyens, et cela même si la population de confession juive comporte plusieurs petites communautés et que certains (comme ceux du M’ZAB) ne sont pas inclus dans le décret Crémieux (24 octobre 1870) relatif à la « naturalisation » des juifs. Les juifs font l’objet, en Algérie comme en métropole, de plusieurs manifestations virulentes d’antisémitisme : c’est le cas à Constantine, en 1934, ou encore lorsqu’ Edouard Drumont est triomphalement accueilli à Alger, en 1898, dans le contexte de tension crée par l’affaire Dreyfus, alors qu’il se présente aux élections législatives comme le « candidat antijuif ». L’abrogation, sous Vichy, du décret Crémieux concerne 110 000 juifs, qui seront par la suite réintégrés puis massivement « rapatriés » en 1961 et 1962 : ils sont alors parfois désignés comme des « juifs pieds – noirs », expression impropre si l’on admet que sont « pieds – noirs », indépendamment de toute appartenance confessionnelle, les anciens Français citoyens rapatriés (certains harkis furent rapatriés, mais ils n’appartiennent pas aux anciens Français citoyens, et ne sont donc pas « pieds – noirs »). Le mauvais accueil des juifs d’Algérie par les juifs métropolitains appartient également à une histoire complexe qui doit être évoquée et exposée, car, à travers elle, il est possible de dévoiler comment interfèrent, dans le cadre de l’histoire coloniale et post – coloniale, de l’Algérie, les questions du culturel, du religieux, et du politique.
Enfin, la question du vocabulaire est également problématique lorsqu’il s’agit de définir des structures sociales ou des processus historiques. Ainsi, la nomination de la guerre d’Algérie, longtemps désignée en France dans le registre de la guerre sans nom, fait l’objet de conflits qui n’ont rien de strictement sémantique : tandis que nier l’existence d’une guerre correspond à la position d’un Etat colonisateur qui entend rétablir l’ordre sur des départements français, la définition d’une « guerre de libération » appartient au vocabulaire et au point de vue du FLN, et l’expression de « guerre d’Algérie », officiellement reconnue par le législateur en 1999, a longtemps correspondu à un prisme français, et plus particulièrement à l’analyse du conflit à travers le rôle de la seule institution militaire. C’est pourquoi le terme de guerre d’indépendance, c’est à dire de guerre pour obtenir l’indépendance, peut être choisi pour dépassionner le récit, en s’efforçant d’attribuer aux mots une connotation autre qu’idéologique ou militante.
.
Toute présentation de l’histoire de l’Algérie peut s’appuyer sur des cartes permettant de définir la réalité spatiale de la colonie. Les récits collectés auprès des Français d’Algérie soulignent en effet que lorsque ces derniers évoquent le pays, ils parlent essentiellement d’une portion réduite du territoire, et soulignent les différences entre les villes et le « bled ». Les cartes de l’Algérie montrent sans ambiguïté une extrême concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes agglomérations urbaines – Alger, Oran, Constantine, Mostaganem -, tandis que de nombreux territoires sont sous administrés, et que l’Algérie Française a représenté une réalité fort lointaine pour de nombreux « Algériens ». Cette répartition des populations doit être interrogée à plusieurs titres lorsqu’il s’agit de présenter l’histoire de l’Algérie.
1/ Tout d’abord parce puisqu’il conviendra de distinguer une Algérie des Français qui se concentre sur les villes côtières, d’une Algérie rurale qui, pour partie, ne voit pas les Français. Ce sont par exemple les témoignages collectés dans cette Algérie rurale qui permettent d’affirmer que dès 1945, le modèle colonial est contesté, et que si la guerre est déclanchée le 1er novembre 1954, la marche à la guerre recoupe la période 1945 – 1954. De plus, cette répartition géographique des populations permet de souligner qu’au delà des coupures politiques et juridiques (notamment les discriminations en terme de civilité et de citoyenneté), des disparités économiques et sociales (les Français d’Algérie ont un niveau de vie inférieur à celui des métropolitains, mais très supérieurs à celui des Français non citoyens), il existe, au temps de l’Algérie Française, un clivage entre populations rurales et urbaines, clivage dont rendent compte un grand nombre de travaux et de témoignages.
2/ Ensuite parce que cette répartition des populations a des conséquences sur les perceptions des « Français non citoyens », puisque la plupart sont localisés dans des espaces où les Français citoyens sont absents. Elle permet également d’interroger les récits produits, après les « rapatriements », au sein d’associations, par d’anciens Français citoyens qui, devenus des « pieds – noirs », inventent une tradition, la tradition pionnière. Il s’agit d’une histoire de la colonie qui repose sur deux éléments, le pionnier et le colon, le colon appartenant aux héros qui domestiquent une terre aride et progressivement transformée en pays prospère. Référence morale à un paradis perdu, un tel récit peut susciter des choix identitaires, puisqu’il autorise d’inscrire l’existence des « pieds – noirs » dans une histoire longue, entamée avec la conquête de l’Algérie, et par référence à une « culture » ancienne, alors que les pieds – noirs constituent un groupe récent. Un tel récit peut toutefois être confronté à la réalité sociale et spatiale de l’Algérie, où plus de 80 % des Français citoyens appartenaient aux populations urbaines, où les riches « colons » propriétaires terriens constituent une infime minorité (fût-elle influente et fort active, par l’intermédiaire des délégations financières) ; bref : où l’essentiel des Français d’Algérie n’appartiennent pas à la population rurale et ne travaillent pas dans l’agriculture. Cet élément est d’ailleurs fondamental, puisqu’il contribue à casser le stéréotype du « pied – noir » colon, enrichi en faisant « suer le burnous », un stéréotype que bon nombre de pieds – noirs peuvent légitimement contester.
Ces éléments suggèrent que tout espace de documentation et d’exposition doit permettre au visiteurs comme aux chercheurs de disposer de l’ensemble des sources, documents, cartes, témoignages, et autres..., qui autorisent à la fois une réflexion critique sur l’histoire de l’Algérie, et une présentation de la diversité des récits à travers lesquels elle peut être décrite : montrer l’Algérie au public implique que celui ci ait accès aux questions méthodologiques qui se posent lorsqu’il s’agit construire un centre de documentation et d’exposition. Ainsi, au delà de la tradition pionnière, associée à l’absence de définition de la réalité sociale et spatiale de la colonie, l’histoire de l’Algérie a aussi été inséré à un récit produit sous la troisième République, sur le modèle de l’histoire de France d’Ernest Lavisse ; un récit massivement diffusé aux écoliers sur les bancs de la communale, conté par les instituteurs comme par les rédacteurs de manuels scolaires, à travers lequel la colonisation est présentée à la fois en terme de mission civilisatrice et d’opération économiquement indispensable à une métropole appartenant aux grandes puissances. Cette histoire incorpore les normes classiques d’une « histoire coloniale de la colonisation » : elle procède à la nationalisation d’une histoire coloniale qui n’est autre qu’une histoire de France transplantée sur le terrain colonial, une histoire dont les grands absents sont invariablement les populations colonisées. Mais sa « déconstruction » est à la fois le produit d’une réflexion produite en métropole et d’une critique élaborée par les anciens colonisés, et la diversité des récits historiques et des critiques de ces récits doit être évoquée et montrée au public. Un public auquel il convient de signaler que la remise en cause de l’histoire coloniale de la colonisation tient à son caractère partial parce que partiel : en faisant disparaître les « indigènes », c’est toute la question de la relation ou de la situation coloniale qui est absente.
Or, la situation coloniale suppose précisément d’être pensée en fonction de la concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes villes, puisque la description des relations entre les populations dépend de la présence ou de l’absence « française » : on ne vit pas à l’identique à Alger et dans le « bled ». Lorsque la rencontre coloniale permet d’observer des interactions entre deux populations placées en position dissymétrique dans la société algérienne, deux écueils doivent être évités. Le premier consiste à tenir pour fantasmatique l’existence de relations interindividuelles entre « Français » et « Algériens », c’est à dire entre « Français citoyens » et « Français non citoyens ». La présence d’inégalités sociales et de discriminations politiques ne mutile ni les rencontres, ni les tensions, ni les relations amicales, et rien ne permet de nier formellement toute interaction. Le cinéma où la littérature rendent parfaitement compte de ces fragments d’histoire existentielle que l’analyse historique ne saurait faire disparaître. Mais il existe un second écueil consistant, à l’inverse, à se focaliser sur ces produits de fiction et de n’évoquer que des histoire individuelles, en évacuant les processus historiques et les structures de la société coloniale. Il convient donc de relever le défi d’exposer une histoire de la situation coloniale faite à la fois de barrières entre des communautés pour partie produites par le droit et par l’imaginaire (la distinction entre citoyens et non citoyens reposant au moins partiellement sur l’appartenance ou non aux « musulmans »), et de relations interindividuelles entre « Français » et « Algériens ». Des barrières qui sont à la fois juridiques, politiques, économique et sociales, mais également morales et sexuelles, en rappelant que, d’une part, la règle souvent évoquée est que les « Algériens » et les « Français » pouvaient être frères, mais non beau frères, et que d’autre part ces derniers ont aussi été perçus, par exemple à leur arrivée en Algérie, comme des barbares consommant de l’alcool. Séparation des « groupes » et relations interindividuelles entre « citoyens » et « non citoyens » ne sont donc contradictoires qu’en apparence : le général Massu lui même signalait qu’au plus fort de la « bataille d’Alger », en 1957, à un moment où les Français d’Algérie réclamaient la plus grande dureté à l’égard du FLN, toute arrestation d’un « Français non citoyen » provoquait l’intervention d’un « Français citoyen » convaincu que son ami ne pouvait appartenir aux « rebelles » ! La singularité de la situation coloniale algérienne réside dans le fait qu’à la différence de colonies asiatiques où les métissages ont été, quoi que quantitativement réduits, assez nombreux pour susciter une législation, les rencontres en Algérie ont eu lieu aux marges des groupes, à la fois en raison du statut de la femme musulmane, de l’interdit religieux, et de la présence précoce de femmes au sein de la population colonisatrice. D’où l’acuité de la question des passeurs, qui apparaît avec la question des - rares – mariages « mixtes » (Mme Abbas est une « française d’Algérie »), des conversions (sur ce point les cas de Dinet, Eberhard, Ould Aoudia), et des changement de nationalités (Monseigneur Duval).